Mercredi 28 octobre, nouvel apéro-thématique et nouvelle invitée : rencontre avec Ghita El Kyari.

Diplômée du MRIAE en 2007, Ghita El Kyari a d’abord décroché un poste à l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC). L’année suivante, elle décide d’effectuer un second Master en économie du développement à la London School of Economics avant d’intégrer le Ministère des Affaires Etrangères au Maroc. Notre invitée est aujourd’hui co-fondatrice et à la tête d’un fonds ayant pour mission de garantir les droits des femmes dans les contextes de crise et de guerre. 

Présentation de son parcours.  

Pendant sa scolarité au magistère, Ghita El Kyari commence à travailler à mi-temps au conseil régional d’Ile-de-France à la vice-présidence des affaires internationales. Sa mission est de défendre les collectivités locales dans le monde et de monter l’Organisation mondiale des collectivités locales (le CGAU).

Plus tard, elle décider de quitter cet emploi rémunéré pour effectuer un stage de deux mois non rémunéré aux Nations Unies à New-York dans le département des affaires politiques pendant l’été. Ce stage n’a pas été très intéressant en soi mais lui a permis de valoriser son CV. 

Diplômée du MRIAE, elle part ensuite à Viennes pour travailler à l’ONUDC, l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime. Elle travaille alors à l’office de prévention du terrorisme dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord en tant que consultante junior pendant 6 mois. Son travail se résume à : 

  • Renforcer la capacité des États membres face au terrorisme. 
  • Travailler de pair avec des juges et des magistrats. 
  • Mettre en oeuvre les 16 instruments internationaux contre le terrorisme. 

Finalement, elle décide d’effectuer un second master en économie du développement à Londres, à la LSE pendant un an qui lui a permis d’améliorer son anglais et de valoriser à nouveau son CV.

C’est après un entretien, qu’elle intègre ensuite le MAE au Maroc.
Elle  commence en tant que cadre à la direction des Nations Unies : elle s’occupait de toutes les questions relatives aux droits de l’homme des NU, relatives aux organes des traités et relatives à la participation du Maroc au Conseil Permanent de l’ONU.
Ensuite, elle travaille dans un cabinet en tant que conseillère pendant un an et demi : elle traite alors des questions multilatérales mais aussi des relations bilatérales avec le Royaume-Uni et les USA. 

En 2011, elle est chargé de travailler sur le printemps arabe. Le printemps arabe crée une élection anticipée au Maroc et provoque un changement de gouvernement ; le ministre étant parti, le cabinet part au même moment. C’est à ce moment-là qu’elle devient directrice du cabinet du secrétaire général du ministère.

Lié au contexte politique, elle décide de quitter le MAE (contexte politique) pour rejoindre l’ONU Femmes à Rabat où elle est chargée d’un projet qui soutenait ces organisations de société civile sur les questions de redevabilité du gouvernement sur leurs engagements vis-à-vis de l’égalité homme/femme au Maroc. Au bout de 6 mois, elle est promue en tant que représentante adjointe pour le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.

En 2016, on lui demande d’aller à New-York pour monter un nouveau fonds des NU : « le fonds de femmes pour la paix et l’action humanitaire ». Elle gère donc ce fonds depuis 2016 qui n’est pas un fonds d’ONU femmes mais celui de plusieurs entités des Nations Unies créées en 2015. Ce fonds soutient les organisations de femme dans les pays en crise (guerre et crise humanitaire) mais uniquement les organisations de la société civile. Son travail est alors très varié : la mobilisation de ressources, stratégies, soutien des pays en question, création de nouveaux mécanismes de financement et récemment à cause du covid, création d’une fenêtre de soutien rapide d’urgence pour les organisations des femmes. Il y a beaucoup de choses en termes de Policy cad comment faire en sorte que les organisations de soutien et leur expérience puissent informer les processus de décisions au niveau internationale, au niveau du Conseil de Sécurité, rapports du secrétaire général.

Ce qu’elle a pensé des divers stages et emplois qu’elle a faits. 

• L’ONUDC : comment a-t-elle trouvé ce poste ? était-il intéressant ? 

Elle ne l’a pas obtenu grâce à une recommandation (même si pour d’autres postes/stages ce fut le cas) mais a postulé après avoir vu l’annonce. Elle pense l’avoir eu parce qu’elle parlait arabe et avait de l’expérience. 

Ce qu’elle en a pensé : 

  • Point positif : bonne introduction sur le fonctionnement des NU, elle a pu assister à la Crime Commission, faire de la plaidoirie auprès des États-membres, voir quelles sont les dynamiques entre les NU et États-membres…
  • Point négatif : Trop technique. Elle devait organiser des ateliers de renforcement de capacité pour les magistrats sur la lutte contre le terrorisme mais les consultants n’agissaient pas vraiment. 

Le stage à New- York : comment l’a-t-elle trouvé ? en quoi consistait-il ?  

Ce stage ne lui a pas réellement servi, puisqu’elle n’a pas feu beaucoup de missions. De plus, la vie à New York lui a coûté très cher (le stage était non rémunéré). Elle a postulé par le biais d’ un programme de stage des NU où ils prennent des stagiaires 2 fois par an (125-150 personnes : un l’été et l’autre l’hiver). Même s’il n’a pas été intéressant, cela s’ajoutait à son CV et lui a surement permis d’avoir d’autres stages et postes intéressants par la suite. Tous les stages à l’ONU ne sont évidemment pas comme cela. 

Remarque : Elle a beaucoup plus appris lors de son stage en Ile-de-France même s’il n’est pas forcément celui qui est le plus valorisé lors d’un entretien, d’une candidature à un poste. 

Questions relatives au fonds ayant pour mission de garantir le droit des femmes en temps de guerre et de crise.

Dans le contexte de la covid-19 : dans quels pays a-t-elle agi ? quels sont les enjeux liés aux femmes dans ce contexte et comment agir ? 

Ce fonds soutient les organisations de femmes dans les pays en guerre, en crise humanitaire : il est éligible dans 25 pays (il ne s’agit pas d’un fonds universel). 

Les organisations sur les droits des femmes pensent être bien placées pour répondre à la crise du covid car ce sont des organisations très locales qui ont donc une présence dans les communautés importantes et permettent de faire passer des messages de santé publique dans des pays en conflit et où les Gouvernements ne sont pas vraiment écoutés ou crus.
Toutefois, ces organisations ont peur de disparaitre, faute de financement. 

Donc une fenêtre de financement a été créée comptant 2 types de financements : 

  • Pour les organisations qui voulaient faire de la réponse covid dans les communautés (proximité avec elles) et dans les dimensions de genre du covid (le virus a aggravé les inégalités hommes/femmes surtout dans les pays en conflit avec l’augmentation de situation de précarité pour les femmes qui sont surreprésentées dans le secteur informel et donc problème économique car la violence domestique a augmenté notamment) 
  • Soutien de celles qui ne veulent pas traiter du covid, pour la réponse institutionnelle pour que ces organisations ne disparaissent pas. Ex : financement pour que les organisations puissent payer les salaires, les factures afin qu’elles ne disparaissent pas. 

En tout, soutien de 42 projets dans 18 pays : RDC, Yémen, Colombie, Haïti, Mali, Nigéria, Afghanistan, …

Comment sont financés ces fonds ? quelle est la place des hommes dans ce type de travail ? quels sont les domaines d’allocation de ces fonds ? 

Le financement provient surtout des États membres : en ce moment 50 millions $. Les plus grands donateurs sont :

  • L’UE avec l’Allemagne
  • Le Canada 
  • L’Autriche 
  • La Norvège 

UE ne constitue pas un État membre mais elle finance beaucoup. 

Il y a très peu d’argent provenant de fonds et secteurs privés. Les questions sur lesquelles ils travaillent sont très politiques donc le secteur privé ne veut pas trop s’engager.

Il n’y a pas beaucoup d’hommes : 1/12 dans son équipe.

Ils travaillent sur 6 domaines d’action différents dont : 

  • Crises humanitaires : les réfugiés. Ex : fonds d’urgence pour le Liban après l’explosion à Beyrouth. 
  • Participation des femmes dans le processus de paix, aux négociations. Ex : femmes en Afghanistan / Libye / Mali sur les accords d’Alger. 
  • Protection dans le cas de violences sexuelles et de viols en tant qu’arme de guerre. Ex : Irak.
  • Relèvement après un conflit : participation économique et politique après les conflits notamment.

Les conseils relatifs aux métiers, ce qui est important pour développer sa carrière.

• Avec du recul que pense-t-elle être le plus utile pour se forger une carrière et obtenir les meilleurs postes : faire beaucoup de stages ou se spécialiser dans un domaine en faisant un master précis ? 

  • Stages Vs un/des Master(s) en plus : 

Selon elle, il vaut mieux faire des stages, il y a un moment où on n’apprend plus grand-chose en faisant des formations et dans tous les cas on ne pourra pas avoir toutes les connaissances du monde. Il est donc nécessaire d’aller sur le terrain pour acquérir de multiples connaissances. C’est sur le terrain qu’on apprend le plus selon elle. Ayant effectué des recrutements, elle confirme que les formations que l’on a faites précédemment et les diplômes constituent des validations d’acquis, des « cases que les recruteurs cochent » (il faut obtenir un diplôme pour attester de certaines connaissances) mais ce sont véritablement les stages qui vont être déterminants dans la sélection du candidat. Attention aussi à diversifier ces stages et expériences professionnelles. 

  • Pourquoi avoir choisi d’effectuer un second Master à la LSE à Londres ? 

A l’époque ce master lui paraissait intéressant, mais finalement cela lui a seulement permis d’obtenir le niveau d’anglais qu’elle souhaitait avoir et d’ajouter une ligne à son CV (ce qui n’est pas négligeable). Ce sont davantage ses stages qui lui ont appris. Elle insiste vraiment sur l’importance d’aller sur le terrain, faire des stages plutôt que de rajouter un master car les stages sont très enrichissants. Par contre, si l’on souhaite se spécialiser dans un domaine on peut toujours faire un master plus spécialisé mais en l’occurrence celui qu’elle a fait à Londres n’était pas assez précis.  

Selon elle, il n’est pas obligatoire d’effectuer un master en économie du développement si on veut travailler dans le domaine du développement ; il y a plein d’autres postes que les postes d’économistes. Elle-même est généraliste (ni véritablement juriste, ni économiste). A part si l’on trouve un poste d’économiste en chef comme il y en a dans chaque pays aux NU.

Est-ce que son parcours est une histoire d’opportunités et de rencontres ou de chance ? 

Selon elle, un mixte des deux, de la chance et des rencontres. Quand elle était à l’ONU femmes à Rabat, on l’a appelé pour travailler sur le fonds relatif aux femmes et à la sécurité qui était la seule thématique de droit des femmes sur laquelle elle n’avait jamais travaillé. C’est histoire d’avec qui on est, est-ce qu’il y a déjà quelqu’un sur le poste ?…  

Point d’entrée aux NU : 

C’est vraiment le premier job qui est important, il faut faire quelque chose de plus accessible pour le premier poste : aller sur le terrain, être stagiaire dans les bureaux pays (pas dans les head quarters), lire les annonces, viser les programmes volontaires des NU (beaucoup plus accessibles comme point d’entrée comme 1er job). Après cela facilitera les choses. Le plus dur c’est d’y rentrer. En effet, aux NU c’est très difficile de se séparer des gens qui sont recrutés donc beaucoup de garde-fous avant de les recruter. Ils veulent donc avoir des recommandations, être sûr que la personne soit bien (donc freins quand la personne n’a jamais travaillé aux NU).
Pour l’UE, c’est le même système : il faut regarder les offres dans les délégations de l’UE qui proposent des stages. 

Est-ce que son parcours si diversifié était un choix, un projet très précis ? Comment peut-on avoir un parcours aussi riche et diversifié ?

Ce qui l’a guidé dans ses choix de postes ou de stages, c’est sa volonté de travailler à l’ONU depuis le début. Elle a donc fait des choix qui n’avaient peut-être pas de sens à court terme mais à long terme c’était très logique et cela a porté ses fruits. Par exemple, elle a démissionné d’un CDI pour faire un stage non rémunéré à New York,  elle a démissionné du MAE au Maroc alors qu’elle était au cabinet du secrétaire général pour devenir charger de projet pour l’ONU femme.  

Une carrière à l’ONU est très intéressante : fait des choses très utiles, énormément de perspectives (beaucoup de sujets, d’agences…) et de très bonnes conditions de travail. 

De plus, elle n’a pas peur du risque, pas peur de changer et n’ai pas particulièrement attachée à la stabilité de l’emploi (elle a vécu dans 7 pays différents). 

Cela fait un moment qu’elle travaille sur les thématiques de genre, où a-t-elle obtenue ses connaissances dans ce domaine ? 

Il s’agit moins de connaissances académiques que de connaissances personnelles acquises sur le tas : elle a vécu au Maroc et avec ses amies et sa famille l’égalité homme/femme était un sujet qui l’a toujours intéressé. Les connaissances sur le terrain lui ont permis d’approfondir.  

Comment a-t-elle vécu d’un point de vue personnel et professionnel les divers changements de travail et de pays ? 

  • Professionnel : lorsqu’elle était au siège elle connaissait tout sur le sujet (chiffre, gouvernement) alors que maintenant qu’elle gère un fonds global touchant 25 pays elle ne connait pas exactement la situation de chacun d’entre eux, c’est un aspect un peu frustrant de ne pas tout connaître. 
  • Personnel : cela peut être difficile en étant mariée de changer autant mais elle a eu de la chance car l’ONU lui accorde depuis 2016 de faire du télétravail (à Paris 3 semaines et 1 semaine à NY) mais cela reste difficile. 

Nous remercions encore Ghita El Kyari pour cet agréable échange !

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