Le vendredi 15 novembre, l’ADEA a eu l’honneur et le très grand plaisir de recevoir M. Jérôme Legrand. Issu de la toute première promotion du Magistère (1985-1988), il travaille aujourd’hui au Parlement Européen en tant qu’analyste de politiques européennes, en matière de défense, sécurité et terrorisme.

Malgré les contacts obtenus lors de ses 3 ans au MRIAE, son plan de carrière n’est pas défini à l’issue de ses études, et il décide de faire le tour du monde. Un an plus tard, sans promesses d’embauche, il écume donc les petites annonces, devient chargé d’assistance à Europe Assistance, puis est embauché à l’ESSEC pour effectuer une formation financière en tant que « profil atypique ». Pendant 2 ans, il exerce la profession d’auditeur junior en finance pour le cabinet d’audit Deloitte.

En consultant de nouveau les annonces de presse, il découvre que la Commission européenne recherche un profil ayant des compétences dans les relations internationales et la finance. Il est donc employé par une entreprise de conseil qui offre ses services à la Commission Européenne. Ses compétences lui permettent de travailler sur la transition des pays d’Europe centrale et orientale, le but étant de créer des programmes pour reconvertir leur économie et, à son niveau personnel, d’effectuer un contrôle financier sur ces programmes.

Souhaitant poursuivre son travail à la Commission européenne, il passe les concours et est reçu après plusieurs tentatives. Il voit dans son expérience un message de persévérance et de confiance pour les étudiants. Il continuera d’analyser les questions d’élargissement, notamment vis à vis de Chypre, puis est missionné aux relations extérieures multilatérales avec l’ONU, l’OSCE et le Conseil de l’Europe.

Les fonctionnaires des institutions européennes disposent de la possibilité d’une mobilité interne entre les différentes institutions. Il est amené à rejoindre le Service Européen d’Action Extérieure (SEAE), qui est un embryon de diplomatie européenne, composé d’un tiers de fonctionnaires de la Commission, d’un tiers venant du secrétariat général du Conseil, et d’un tiers de diplomates des Etats membres.

Au sein de ce service, il travaille sur des questions de sécurité et de défense, et co-préside un groupe de travail du Conseil sur le contrôle des exportations d’armes, (dans le respect des droits de l’homme et des valeurs de l’Union Européenne).

Par la suite, il postule à un poste au sein du Parlement Européen (PE) et est intégré au Département Thématique (sorte de « think-tank » interne) en appui à la Sous-Commission Sécurité et Défense du PE sur les questions de politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Il appuie cette Sous-Commission par un travail d’analyses, de publication d’études, d’animations de débats et de d’organisation de briefings pour les députés. Il ne participe pas souvent personnellement aux missions, mais rédige énormément et assiste aussi souvent à des conférences et séminaires pour intervenir sur certains sujets et s’informer auprès des experts.

Il nous explique qu’il travaille toujours avec des stagiaires. Au cours de l’année, il y a deux sessions de stages de 5 mois dans les institutions européennes. Les candidats venant de tous les pays de l’Union européennes (ainsi que de pays tiers) peuvent participer à travers le système des Stages dits « Schuman » ; si les candidats sont présélectionnés ils voient leur nom repris sur le « blue-book », puis c’est aux fonctionnaires ou aux services de sélectionner le/la candidat(e) qui leur semble le plus intéressant et le plus adapté pour l’associer complètement à leur travail.

Il finit sa présentation en affirmant qu’au vu de son parcours très varié, « les voies des Relations Internationales sont impénétrables ». De même que lui, une dizaine d’anciens magistériens travaillent aujourd’hui au sein des institutions européennes sur des problématiques diverses, de la politique agricole à l’éducation, l’aide au développement ou la recherche.

Dans un second temps, les étudiants et alumni présents ont eu l’opportunité d’interroger Monsieur Legrand sur différentes problématiques actuelles des relations internationales. Il y répondit à titre personnel, et ses propos ne reflétaient donc pas la position du Parlement ou des institutions Européennes.

Les premières questions concernaient son point de vue en termes de sécurité et défense sur les relations entre l’Otan et l’Union Européenne, ainsi que vis à vis du Brexit. Ensuite ont été évoquées les problématiques du terrorisme vis à vis du défi migratoire actuel, ainsi que la question du retour des enfants de djihadistes. Puis, la discussion a dérivé vers les sujets de la cyber sécurité au sein de l’Union européenne, et de manière plus générale le futur de l’armement. Enfin, les étudiants se sont intéressés à son sentiment à l’égard de l’Union européenne et de ses institutions, notamment à travers son travail.

 

Tout d’abord, il expliqua qu’à son avis, en annonçant la mort cérébrale de l’OTAN, Emmanuel Macron essayait d’être disruptif et de pousser les autres pays européens à voir la réalité géopolitique de l’alliance en face, et à s’interroger sur leurs intérêts à renforcer les outils et politiques de défense européenne. En effet, les Etats-Unis ont adopté une attitude plus ambivalente vis-à-vis de l’organisation, reflétant la position du président américain de donner la priorité à la défense de leurs propres intérêts. Par ailleurs la Turquie se montre elle aussi qu’elle peut prendre ses distances avec certains principes de l’Alliance, ce qui est problématique considérant le fait que l’Otan est le cadre principal de défense et sécurité des pays européens qui en sont membres. Concernant le Royaume-Uni, celui-ci avait toujours manifesté son désaccord envers un développement trop autonome et trop grand de la Politique de Sécurité et de Défense Commune ; donc son retrait prochain va permettre (et a déjà permis) certaines avancées. Cependant, il va falloir établir des accords particuliers pour pouvoir continuer à collaborer et bénéficier de la coopération avec leur force diplomatique, leur grand réseau de renseignement, et leur armée.

 

La problématique de la migration n’est pas traitée par la Sous-Commission Sécurité et Défense. Le Parlement Européen, comme tout Parlement, débat de tous les aspects de vie économique, politique ou sociétale dans des commissions, appuyées par des secrétariats spécialisés. La question du terrorisme étant une question transversale, il n’y a pas de commission unique. De son côté, M. Legrand effectue des recherches pour le Parlement sur différentes thématiques liées au terrorisme, comme la lutte contre la radicalisation, mais il ne considère pas directement l’angle migratoire. Concernant le retour des enfants de djihadistes, le sujet est sensible. Il n’y a pas de compétence européenne, ni d’accord entre les États-Membres, nombre de pays ne souhaitant pas les accueillir. Le Parlement débat de ce type de questions grâce à des auditions avec des organisations non gouvernementales et cherche à approcher les questions sous des angles différents, y compris du point de vue juridique ou des droits de l’homme.

 

En termes de cyber-sécurité, malgré un consensus existant, l’une des limites de l’Union Européenne en la matière est qu’un certain nombre d’outils, comme les échanges d’information et la collaboration de manière générale, sont utilisés sur la base du volontariat. M. Legrand considère qu’il reste d’énormes progrès à faire en la matière, notamment pour s’organiser et protéger les infrastructures publiques ou privées européennes. L’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) transforme ce type de problématiques en course contre la montre. Par ailleurs l’UE se différencie d’autres acteurs qui ont pris de l’avance dans le domaine de l’IA, notamment à cause de questions éthiques qui ne sont pas autant considérées comme des freins par les concurrents (par exemple étasuniens ou chinois).

De manière plus générale, le secteur de l’armement en Europe est en passe de connaitre une révolution, avec la mise en place de 13 milliards d’euros de fonds Européens pour contribuer à dynamiser l’industrie et la recherche en matière de défense ces 7 prochaines années. Le but est d’atteindre une autonomie stratégique pour pouvoir intervenir en dehors de l’Otan si nécessaire, avec à très long terme la possibilité d’une armée européenne. Cependant, une telle politique peut aussi avoir des inconvénients, notamment lors de la rationalisation/consolidation du marché de l’armement en Europe. M. Legrand insiste également sur l’importance d’informer et d’associer les opinions publiques dans les États Membres à ce débat (un rôle que joue/doit jouer le Parlement Européen en liaison avec les Parlements Nationaux)..

 

Pour finir, M. Legrand s’est ouvert sur sa vie en tant que fonctionnaire européen, tant d’un point de vue professionnel que personnel. Son ressenti est très différent en fonction des institutions. En effet, la Commission fonctionne comme un ensemble de ministères, et le travail y est nécessairement plus technique et plus morcelé ; il est rare de pouvoir y suivre l’exécution d’un projet de sa création à sa finalisation. Concernant le Service d’Action Extérieure, la plus grande ouverture sur le monde est agréable, mais le service est encore en voie de maturation, avec un mélange de cultures difficile à homogénéiser.  Il apprécie d’autant plus son travail au Parlement Européen qu’il lui permet une plus grande liberté et autonomie de recherche, lui permettant de proposer des innovations sur certaines questions. Son travail au sein des institutions européennes a depuis longtemps changé son rapport à l’Union Européenne. En effet, il y a découvert des personnes dédiées à leurs taches, œuvrant pour l’intérêt commun.

Enfin, vivre dans ce microcosme international a complètement bouleversé son rythme de vie. Il vit aujourd’hui dans un lieu de grande richesse et mixité culturelle, avec au-delà de bonnes conditions matérielles, des écoles où les enfants sont immergés dans un bain culturel et linguistique unique. Malgré l’éloignement forcé envers sa famille et ses amis, et la distance prise vis à vis de son pays d’origine, il s’est rendu compte qu’il lui serait difficile de retourner travailler dans un environnement qui n’offrirait pas les mêmes niveaux d’ouverture sur les autres et le monde. Une fois entré dans un tel contexte international, « ton monde s’ouvre et tu ne peux – ni ne veux – plus le refermer ».

 

Nous remercions de nouveau M. Legrand pour sa venue !

De nouveaux événements seront bientôt annoncés !

L’ADEA

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